La difficile conversion des collectivités à la participation : l’introuvable décision

Cet impératif participatif s’impose dans la sphère politique : à la fois par la dimension des mouvements sociaux, par la dimension professionnelle et technique et enfin par la dimension culturelle. L’idéal participatif et délibératif a aujourd’hui conquis la plupart des milieux militants autant qu’institutionnels. Ces idéaux sont d’autant plus vigoureux que la démocratie représentative semble fragilisée. Les acteurs politiques traditionnels constatent la défiance des citoyens à leur égard et voient dans la participation la possibilité d’un nouveau souffle.

Une diffusion à travers les mobilisations collectives

Divers mouvements sociaux et initiatives citoyennes traduisent et suscitent une demande sociale de participation. Une dynamique internationale d’initiatives citoyennes et militantes a forgé une nébuleuse participationniste. Des mouvements apartidaires, leaderless apparaissent. Ils refusent explicitement le concept de porte-parolat et par extension de représentation. Avant tout dans les mouvements participationnistes, la production de connaissance sur l’enjeu démocratique et l’expérimentation elle-même sont des enjeux en soi. Certains rejettent même l’idée de mot d’ordre pour se concentrer sur la méthode experimentale de débat et d’assemblée. Ce faisant, ils interpellent directement les gouvernements et les partis politiques. Localement, des mouvements citoyens analogues se mettent en place, dont certains vont jusqu’à concurrencer les partis politiques aux élections. A l’échelle lyonnaise, ces initiatives n’ont pas eu un franc succès mais elles ont contribué à l’expression d’une demande sociale de participation. Elles ont interrogé les partis politiques en place et irrigué les débats internes à ces formations. D’autant que des militants appartenaient aux milieux partisans du Parti socialiste ou d’Europe Ecologie Les Verts, ou de certains de leurs concurrents (Parti de Gauche puis France Insoumise, Modem, etc.).

L’adaptation du champ politique

Les acteurs ne sont pas soumis de manière passive à cet impératif. Ils y résistent, s’y adaptent voire se l’approprient. Ce faisant, ils reformulent les enjeux autour de la participation. On voit alors apparaitre des conceptions contradictoires de la participation et des définitions qui tendent à en diminuer la portée subversive.

Sans doute peut-on reconnaître dans le succès de l’impératif participatif la « puissance opératoire des idéologies molles » à savoir que « plus certains thèmes idéologiques sont ambigus, plus ils permettent de construire un consensus sur leurs bases […] permettant plus aisément le compromis justement à cause des interprétations multiples et fluctuantes dont elles peuvent faire l’objet.[1] » Chaque groupe social peut dès lors se l’approprier selon son interprétation. Ainsi que l’observe Lefebvre, « le flou définitoire, loin d’être un obstacle, constitue une condition de réussite de la démocratie participative » en ce que « son succès social actuel tient dans une large mesure à l’indétermination de sa nature et de ses objectifs ainsi qu’à l’hétérogénéité et à la plasticité des univers de sens qu’elle mobilise.[2] »

La rhétorique participative ne surgit pas que des mobilisations collectives. L’agenda de l’administration étatique et territoriale a pu favoriser l’irruption d’une revendication au droit à la participation. Il existe un participationnisme d’Etat, objectivable notamment à travers les critères de financement fixés par l’Etat sur les projets locaux (notamment Politique de la ville). L’irruption de la raison participative dans l’appareil d’État et la législation a suscité l’émergence d’une technocratie de la participation. Elus et techniciens alimentent dans l’agglomération lyonnaise la diffusion d’une rhétorique participative. Derrière un discours de modernisation de l’action publique et de formalisation d’une plus grande proximité entre les habitants et le processus décisionnel, se cachent des représentations antagonistes de la participation et de la délibération.

 Les logiques politiques, sociales et professionnelles concurrentes façonnent les dispositifs et les procédures participatives. La circulation des idées et des professionnels est facilitée par la logique concurrentielle et la tendance au mimétisme. S’ensuit une circulation des dispositifs et des conceptions de la représentation. La vacuité théorique des élus sur la question participative accentue la propension à techniciser l’enjeu démocratique. L’ingénierie est pensée par et pour les agents des collectivités dans des logiques techno-administratives. La demande sociale, réelle ou supposée, de participation, rend nécessaire l’élaboration d’une ingénierie technique, la spécialisation de certains agents et la pérennisation d’un secteur professionnel, souvent issu soit de l’associatif soit du secteur de la communication. La participation est alors à la fois une opportunité institutionnelle et professionnelle qui engage à son tour la promotion d’un agenda participatif dont la mise en œuvre détermine son succès.

Le foisonnement d’offre institutionnelle de participation révèle que les élus, ont perçu à tort ou à raison une demande sociale de participation. Elle illustre nonobstant leur volonté de garder le contrôle.

Les collectivités ne parviennent pas à inventer une forme moderne de municipalisme. Quand bien même on voit se multiplier des dispositifs que l’on présente comme « participatifs », il n’y a pas de réelle politique participative mise à part des expérimentations marginales dans des collectivités modestes (exemple de Saillans). La participation au niveau local est souvent vaine : C’est un jeu sans enjeu dans lequel on organise la participation et la délibération sans objectif politique et décisionnel. L’espace participatif est alors un laboratoire. Les problématiques structurelles (fiscalité, répartition budgétaire et priorisation des politiques publiques, grands investissements,etc.) ne sont pas soumis au jugement des assemblées citoyennes ou alors à la marge.

Ceci est dû à un problème majeur : beaucoup de collectivités n’ont même pas de réelle ingénierie réflexive (aucune direction technique, ou des effectifs limités d’agents souvent peu formés à cet enjeu). Les agents ayant été positionnés sur les missions de démocratie de manière relativement arbitraire, sans qu’ils en aient particulièrement ni l’appétence ou la compétence. En cela, ils ne diffèrent pas de leurs élus. Qui plus est, les techniciens et les cadres participent de la résistance à l’égard de la participation, privilégiant la relation directe avec l’élu et un processus décisionnel administratif qui leur est naturel.

 

A suivre ici : http://jonathan-bocquet.fr/blog/limperatif-participatif-la-conversion-des-collectivites-a-la-participation/

Enjeux de prolongements de la thèse

Les caractéristiques organisationnelles des formations partisanes autant que les cultures politiques dont elles se réclament et qui les façonnent permettent de comprendre en partie la façon dont elles appréhendent et s’approprient l’impératif participatif. Au-delà des variables nous mettons en évidence l’existence d’une logique systémique[1]. Les espaces délibératifs apparaissent comme des espaces adventices au champ politique traditionnel. Le champ politique n’est pas bouleversé. Sur notre terrain, nous observons toujours une très forte propension oligarchique, un faible renouvellement des dirigeants et des élus. Nous trouvons toujours une surreprésentation de la fonction publique et des professions indépendantes parmi les élus. Les délibérations des assemblées exécutives sont toujours préparées par une poignée d’acteurs. Nos résultats démontrent le maintien des logiques internes au champ politique via la reconfiguration produite par l’impératif participatif. Lire la suite

Promouvoir la participation, entre citoyennisme et émancipation

Il existe dans la nébuleuse participationniste, c’est à dire dans l’ensemble des mouvements, collectifs et personnalités qui font la promotion d’une participation des citoyens qui soient à la fois plus large et plus décisive, une diversité de présupposés et d’attendus sur les vertus de la participation. Pour résumer les divergences issues de ces multiples rapports à la participation et à la délibération, l’on pourrait résumer l’ambiguité participative en distinguant deux approches contradictoires. Lire la suite

Démocratie locale, un vieux débat

IMG_20191028_0003Les élections municipales 2020 sont l’occasion de voir fleurir les programmes « participatifs » portés tant par des listes dites « citoyennes » que par des listes partisanes. L’actualité des mouvements sociaux renforce le désir d’une gestion municipale partagée avec les habitants. Le délitement des partis politiques et l’extrême défiance à l’égard des élus obligent les candidats à faire preuve d’imagination pour convaincre qu’une nouvelle gouvernance est possible. Ni le thème, ni les modalités proposées pour associer les habitants ne sont pourtant nouveaux. L’ambition d’une démocratie locale associant le plus largement possible les habitants est une vieille antienne réactualisée régulièrement au cours de l’histoire, notamment à gauche. Lire la suite

L’espace public introuvable

L’espace public pour saisir la délibération ?

Lorsque la science politique s’intéresse à la notion d’espace public elle fait rapidement référence au travail d’Habermas. Son espace public est un idéal désincarné qui ne fait pas référence à des lieux mais à l’émergence au XVIIIe siècle d’une bourgeoisie débattante faisant usage de la raison et de la délibération. Dans son ouvrage, Habermas décrit « le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.  Dès lors, il convient de s’interroger sur la possibilité de voir émerger un espace public à l’initiative de l’Etat. L’espace public habermassien est rappelons le spontané, à l’initiative des citoyens. Il est surtout diffus, loin de la matérialité qu’on tente désormais de lui prêter. Si Habermas traite des salons bourgeois, ce n’est pas en tant qu’ils sont des espaces publics, mais en ce qu’ils participent collectivement de l’émergence d’un espace public, c’est à dire d’un dialogue public de la raison. Il semble que nous assistons à la recherche d’un nouveau compromis autour de l’espace public provoqué par une crise de la représentation. Lire la suite

Sociologue à temps plein ?

Norman Rockwell, Triple autoportrait, huile sur toile

Bourdieu affirmait que l’on était sociologue qu’à temps plein. Voulait-il prévenir les futurs sociologues qu’ils passeraient leurs lendemain de réveillon à corriger la bibliographie d’un article ou à retranscrire un entretien le jour de noël ? Considérant les fêtes qui s’achèvent, je ne peux m’empêcher de l’interpréter ainsi. Mais dans le cadre de mon travail de thèse et de retour sur mon terrain, la sentence bourdieusienne me parait porteuse d’une interrogation sur l’impossible clôture de l’activité sociologique.

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UMP « la famille rassemblée » ?

primairelyon Dans le cadre de ma thèse, je suis amené à vivre au plus près des partis politiques. L’observation participante est de mise lorsqu’on veut comprendre les mécanismes internes d’un parti, les cultures militantes et mieux appréhender l’ensemble des logiques qui sous-tendent l’organisation d’un mouvement politique. Et le hasard du calendrier propose parfois des semaines agitées. Ainsi, j’étais hier à l’assemblée régionale d’EELV et je serai demain au scrutin départemental de l’UDI qui élit ses dirigeants.  Tous ces événements relèvent d’un même principe : la démocratie interne, objet central de mon étude de doctorat. C’est pourquoi ce soir j’étais à la fédération départementale de l’UMP pour assister à la soirée de résultat de la primaire lyonnaise. Une soirée de clôture où « il n’y aurait pas de vaincu mais seulement un vainqueur »… Et pourtant.. Lire la suite

Retour sur l’AG 2012 du Parti Pirate

La tentation est grande pour le sociologue de considérer l’évènement qu’il observe comme plus important qu’il ne l’est. A y repérer des discours fondateurs, des débats ou des éléments déclencheurs d’un nouvel élan . Comment éviter ce piège tout en recherchant l’ensemble des indices révélateurs de dynamiques ou des points d’achoppements cristallisant les enjeux internes d’une organisation.
Evidemment pour une formation aussi jeune que le parti pirate, dont les membres ont pour la plupart un profil assez profane dans leur rapport au politique et au militantisme, et qui accorde une telle importance aux questions de démocratie interne, une assemblée générale revêt un caractère vital, pendant lesquels l’ensemble des débats ont l’occasion de rejaillir hors des espaces traditionnels de dialogues, et notamment du forum, pour être tout à fait saillant.

J’ai choisi de revenir sur cet événement car il met en exergue les limites de la mise en pratique de principes et de règles conçus dans la sphère virtuelle. La faible mobilisation des adhérents « hors ligne », la complexité des procédures, l’accumulation de contradictions ont mené à ce qui semble sonner comme un échec pour l’idéal de transparence et de participation du parti pirate. Lire la suite