Enjeux de prolongements de la thèse

Les caractéristiques organisationnelles des formations partisanes autant que les cultures politiques dont elles se réclament et qui les façonnent permettent de comprendre en partie la façon dont elles appréhendent et s’approprient l’impératif participatif. Au-delà des variables nous mettons en évidence l’existence d’une logique systémique[1]. Les espaces délibératifs apparaissent comme des espaces adventices au champ politique traditionnel. Le champ politique n’est pas bouleversé. Sur notre terrain, nous observons toujours une très forte propension oligarchique, un faible renouvellement des dirigeants et des élus. Nous trouvons toujours une surreprésentation de la fonction publique et des professions indépendantes parmi les élus. Les délibérations des assemblées exécutives sont toujours préparées par une poignée d’acteurs. Nos résultats démontrent le maintien des logiques internes au champ politique via la reconfiguration produite par l’impératif participatif.

Nous n’assistons pas à une mutation de la démocratie mais à une évolution des processus de légitimation des décisions, à l’évolution des conceptions de la délibération et du débat public. Surtout, nous discernons une transformation de la perception de la place des partis politiques : les modalités de délégation, leur place comme corps intermédiaire, leur rôle de sélection des porte-paroles, leur faculté à incarner des groupes et des idées.

Nous avons insisté sur la dimension territorialisée du pouvoir et des mécanismes qui concourent à l’oligarchie. Le champ politique est divisé en territoires dont chaque échelon est subordonné à l’échelon supérieur mais répond à des enjeux propres qui façonnent une configuration spécifique. L’espace politique local n’est pas autonome puisqu’il est influencé par l’espace politique supérieur (communal/métropolitain, métropolitain/ national). L’espace régional n’existe pas en tant que tel et n’est finalement que l’agrégation des rapports de force des espaces politiques locaux. Les espaces centraux (grosses agglomérations) sont alors en concurrence. L’espace sénatorial connait les mêmes concurrences sans avoir d’existence propre. On ne saurait parler d’un champ politique régional ou départemental car il n’y a pas de configurations d’acteurs en interdépendance quand bien même, in fine, des élus vont partager la parole dans une même assemblée executive (assemblée régionale) ou législative (sénat). A chaque échelon, les oppositions partisanes s’estompent à mesure que les acteurs tendent à se fréquenter dans des cercles plus restreints où les étiquettes partisanes ne comptent plus.

Dans ce schéma, on voit se dessiner en filigrane un système pyramidal au sommet duquel nous trouvons une figure politique : Gérard Collomb. Nous n’avons pas fait une enquête sur le sénateur-maire de Lyon et président de la métropole. Mais, implacablement, celui qui fut entre 2017 et 2018 ministre de l’intérieur s’est imposé à notre étude, à chaque entretien et à chaque interrogation. Il est la figure la plus visible d’un système oligarchique pour lequel il sert de pivot politique.

Nous avons conscience que l’approche ethnographique est nécessairement prisonnière des spécificités du cas d’étude et qu’elle limite les montées en généralité. Sauf à considérer la démocratie comme un modèle froid de procédures institutionnelles, nous ne pouvons saisir la démocratie qu’en adoptant le point de vue des acteurs. Notre enquête de terrain est fondamentalement marquée par des spécificités qui en font un terrain unique. Nous appréhendons les modalités de gouvernement comme le reflet de pratiques sociales. Celles-ci sont nécessairement inscrites dans un environnement aux conditions historiques particulières. Nous accédons ainsi à une réalité située qui nous permet d’analyser la manière dont les acteurs locaux se sont saisis et se revendiquent d’un modèle théorique.

Nous avons mis à jour, c’est la mission du chercheur, des régularités invisibles. Sur un terrain complexe, nous avons identifié des éléments récurrents dans le rapport des acteurs du champ politique à la participation. L’ethnographie est riche d’enseignements mais il faut systématiquement apporter beaucoup de nuances. Chaque champ politique local présente des caractéristiques qui lui sont propres. Et, lorsque nous étudions les acteurs politiques, il faut croiser une quantité de données telle que l’identification définitive d’un facteur décisif est audacieuse. La trajectoire de l’acteur, ses caractéristiques sociologiques, sa couleur partisane, sa position dans la compétition politique (majorité ou opposition ; leader, insider ou outsider ; la taille de sa collectivité, ses fonctions partisanes et enfin le calendrier électoral.

Ce que notre terrain, trop circonstancié ne nous permet pas de dire, c’est l’importance du cycle de vie du parti. Nous observons à la fois des effets de génération partisane et de cycles de vie de parti. Le ressort démocratique est un argument de subversion du champ politique favorisant le bousculement des rapports de force. Il participe d’une stratégie d’entrée dans la compétition politique. C’est aussi un vecteur de renouvellement interne, pour des partis dont le fonctionnement est usé de mécanismes routinisés qui limitent la rotation des élites. Nous voyons à l’échelle nationale comment les caractéristiques organisationnelles évoluent au fil du temps, de l’entrée dans le champ politique à la recherche de performance dans la conquête du pouvoir. Cela pourrait expliquer la propension plus importante des jeunes partis à mettre en avant l’ambition démocratique. Mais nous pourrions aussi remarquer qu’il y a un caractère générationnel puisqu’un retour massif à la question organisationnelle s’opère dans toutes les organisations partisanes. La question de la gouvernance et du mécanisme de dévolution du pouvoir semble s’affirmer à la manière sinon d’un clivage au moins d’un enjeu.

Les travaux de J. Blondel permettent d’appréhender l’importance du contexte historique dans le phénomène partisan. Pour lui, les partis s’inscrivent dans des « conflits sociaux profonds[9] » et distingue trois étapes historiques dans l’évolution des partis politiques : d’abord les factions, sorte d’ante-partis ; ensuite, les partis de représentation (il distingue parmi eux les partis traditionnels et clientélistes, les partis ethniques et religieux) ; enfin, les partis de classes ou « de mobilisation ». Chaque modèle de parti de représentation correspond à une étape de l’intégration des masses dans le système politique, notamment par l’extension du vote. Les modalités du régime démocratique apparaissent comme structurantes des organisations partisanes, détermination précieuse en ouverture d’un travail sur l’avènement d’une ère participative des partis politiques. Les partis continuent-ils de traduire, voire parfois de susciter, le souhait des citoyens par leur influence en termes de construction d’un problème public ou d’effets de cadrage ?

En considération de notre terrain, nous pouvons conclure que les tendances oligarchiques s’affirment avec le temps. Les logiques verticales, ascendantes et autoritaires s’accroissent à mesure des mandats. La longévité politique est mécaniquement propice à l’oligarchie autant qu’elle en est le symptôme. Elle permet en effet, une fois la conquête du pouvoir établie, d’en fortifier toutes les dimensions : notoriété, capital social, capital symbolique, contrôle de la distribution des ressources, maitrise de l’agenda, etc. A cette observation se rajoute une autre remarque issue de notre terrain : Si les élus cherchent ainsi à préserver et à faire fructifier leur position, c’est parce que c’est de leur position que dépend leur capacité à mettre en place, à mener et à pérenniser des politiques publiques. Le fonctionnement du champ politique ne laisse pas de place à un acteur qui ne cherche pas ainsi à s’imposer puisqu’il se confronte à d’autres acteurs résolus à ce principe. L’illusio  n’est pas négociable dans la compétition politique. C’est pourquoi on aurait tort d’opposer les acteurs stratégiques aux acteurs sincères[10].

Nous ne pouvons pas opposer la stratégie qui peut effectivement motiver ses choix, et notamment dans son rapport aux enjeux démocratiques en fonction des circonstances (pour ou contre une primaire, pour ou contre une concertation, etc.) et l’idéologie ou la culture politique qui façonne durablement son rapport aux enjeux démocratiques. L’interprétation strictement instrumentale n’épuise pas l’explication du comportement des acteurs. L’enjeu des convictions et des cultures politiques façonnent le rapport des acteurs à la participation. En fait, les deux motivations coexistent.

 L’une des difficultés les plus redoutables auxquelles nous avons dû faire face est sans doute celle consistant à devoir discriminer les facteurs de tel ou tel phénomène observé. L’administration de la preuve est parfois délicate lorsqu’il s’agit de révéler le poids des cultures politiques et des idéologies. Elle reste complexe lorsqu’il s’agit de mettre à jour des jeux d’acteurs qui se passent en coulisse et des pratiques qui se veulent clandestines. La multiplication des observations et des entretiens permet l’accumulation d’un matériau colossal mais piège le chercheur dans un enchevêtrement de situations et de données. Les heures d’entretiens compilées lui assurent les ressources pour mettre en scène son terrain mais ne suffiront jamais à sa démonstration. Le croisement de l’ensemble des éléments récoltés durant son étude exige de considérer, qu’au-delà des circonstances de production scientifique, ses matériaux forment un tout, donnant à voir une expérience sociologique qui fait sens.

Nous avons tenté d’éviter autant que faire se peut, l’écueil classique des analyses systémiques et structurelles. En analysant un fonctionnement mécanique, nous avons insisté sur le rôle des individus porteurs de croyances, de valeurs et d’intérêts afin de ne jamais perdre de vue la part d’autonomie des acteurs.

Plusieurs pistes ouvertes dans cette enquête restent à explorer. En premier lieu, l’hypothèse d’une transition démocratique liée à une transition sociologique. Nous avons mobilisé à plusieurs reprises les travaux de R. Inglehart au cours de notre étude. Dans le prolongement de son travail sur la transition culturelle, nous faisons l’hypothèse que l’émergence de l’impératif participatif correspond à l’émergence et la constitution de nouveaux groupes sociaux. Ceux-ci revendiqueraient une part active à la gestion des affaires publiques en apportant de nouvelles compétences et trouveraient des relais favorables au sein de la fonction publique et de l’administration en particulier. Celle-ci, en effet, pourrait y voir l’opportunité de réaffirmer son rôle par rapport au politique. Ensemble, dans une complicité opportune, les experts et l’administration diffuseraient l’idée participative dans le champ militant. Leur proximité, d’une part avec le champ scientifique et, d’autre part, avec le champ politique faciliterait cette diffusion.

D’un côté, des profils traditionnellement dévoués au champ politique viendraient à déconsidérer un champ qui n’aurait plus les mêmes attributs (intensification de la compétition et baisse des rétributions, champ en perte de prestige, etc.) ni la même influence économique et sociale (thèse de la déperdition du politique). De l’autre, de nouvelles catégories sociales disposant de davantage de temps et de ressources culturelles et intellectuelles propices à un engagement militant et politique, investissent ce champ. Certains font valoir des compétences spécifiques (transports, environnement, commerce, éducation, etc.) qu’ils ont accumulées dans le cadre de leur profession ou parfois de leur militantisme[11] ; d’autres, moins spécialisés, mettent en avant l’expertise du quotidien et de l’ordinaire citoyen. Les mutations des règles du jeu politique accentuent ce double phénomène en amenant les premiers à déconsidérer davantage encore le champ politique, tandis qu’elles facilitent l’entrée en jeu des seconds.

C’est tant sur le terrain des partis et des mobilisations collectives que sur la participation que cette recherche appelle des prolongements. Non seulement pour mettre à l’épreuve nos résultats sur d’autres terrains ethnographiques, tester la pertinence des outils d’analyse que nous avons mobilisés et des questionnements que nous avons soulevés sur un autre champ politique local ; mais aussi pour combler les points aveugles de notre travail. Nous avons évoqué nos difficultés méthodologiques ainsi que les bornes que nous nous étions nous-mêmes fixés afin de nous concentrer sur des aspects spécifiques de l’articulation entre participation et représentation.

Max Weber interrogeait déjà en 1918 :

Quelles sont les conséquences de cette démocratisation progressive des moyens et des formes d’organisation du combat politique sur la structure de l’entreprise politique dans et hors le parlement ?[2]

 

Un siècle plus tard, face à de nouvelles étapes dans la démocratisation des moyens et des formes d’organisation du combat politique, nous avons eu à cœur d’actualiser ce questionnement sur la structure de l’entreprise politique. Il reste à déterminer comment les représentations du métier politique évoluent à mesure que le principe représentatif est contesté. L’imaginaire démocratique, bousculé par de nombreuses mobilisations collectives, façonnent au niveau national autant qu’au niveau local un nouveau rapport des citoyens à leurs institutions. Les discours mouvementistes se diffusent et se concrétisent dans des pratiques extrêmement hétérogènes. L’usage instrumental de la participation ne convainc pas les partisans d’une démocratie radicale, pas plus qu’elle ne parvient à réconcilier les publics éloignés de la politique, a fortiori les classes populaires démobilisées (abstentionnistes, non-inscrits, etc.). Il reste à creuser la question de ce nouvel âge démocratique.

La démocratie est […] un trésor que personne ne pourra mettre à jour. Mais en poursuivant les recherches et en fouillant infatigablement pour trouver l’introuvable, on n’en accomplira pas moins un travail profitable et fécond pour la démocratie.[3]

[1] NONJON Magali, « Professionnels de la participation : savoir gérer son image militante », Politix, 70, 2005, pp.89-112.

[2] WEBER Max, « Parlement et gouvernement dans l’Allemagne reconstruite », Economie et société, Tome 2, Op. Cit..

[3] MICHELS Robert, Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Gallimard 2015 [1925], p. 300.

 

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