Essai sur les origines de la tradition libriste chez les penseurs radicaux du XIXème

Ils étaient des pirates ! Essai sur les origines de la tradition libriste et pirate chez les penseurs radicaux du 19ème siècle.

Aujourd’hui, la révolution numérique semble faire émerger de nouvelles problématiques. L’intensification des flux et la hausse exponentielle de leurs rapidités, la multiplication des réseaux décentralisés, la réduction virtuelle des distances remettent au goût du jour des questions de philosophie politique et morale traditionnelles. Derrière les revendications des pirates qui se mobilisent sur la déclaration des droits de l’internaute et défendent la neutralité du réseau et une remise en cause des droits d’auteurs, ce sont des problèmes politiques classiques qui se cachent : La question des frontières et de l’Etat-Nation, la question de la propriété intellectuelle, celles du partage et de la solidarité. Ces questions renvoient à des batailles idéologiques, c’est-à-dire à des oppositions entre des conceptions du monde différentes.

A ce titre, si les problématiques informatiques ne se posaient pas à l’époque où ils écrivaient, il n’est pas pour autant interdit de penser que certains penseurs s’inscrivent d’une certaine manière dans la tradition pirate dont ils seraient en quelque sorte les précurseurs. Notre hypothèse ici, est de dire que les radicaux, au travers notamment de la doctrine solidariste qui a été l’un des socles fondateurs de leur action politique, ont été des pirates en puissance. Nous appuierons notre démonstration sur deux auteurs en particulier qui furent parmi les principaux théoriciens du radicalisme dans la deuxième moitié du XIXème siècle, c’est-à-dire aux origines du radicalisme.

Louis Blanc est issu d’un milieu légitimiste. C’est en travaillant comme précepteur qu’il découvre les conditions de vie du prolétariat et qu’il se rallie à la cause républicaine. Il deviendra journaliste dans la revue Le Bon Sens puis fondera en 1839 La Revue du Progrès. La même année, il écrit Organisation du travail dans lequel il prône le modèle associatif construisant peu à peu ce qui sera concrétisé à travers les « ateliers sociaux ». Dans ce texte qui constitue l’un texte fondateurs du radicalisme, il consacre un chapitre entier à la problématique De la propriété littéraire. Il y prend alors une position tout à fait marginale à l’époque et n’hésite pas à être extrêmement critique à l’encontre des éditeurs. Son pamphlet reste totalement d’actualité comme l’a récemment montré G. Champeau dans un article au sujet de la réédition par les éditions Edysseus de son texte « De la propriété littéraire ». Selon lui, ce texte démontrait « l’abrutissement par les mass médias, et le rôle social du piratage ». Plus qu’un texte, c’est l’ensemble de la doctrine radicale qui semble reposer sur les mêmes principes que les mouvements libristes et pirates à commencer par la « foi » dans les progrès de l’esprit humain.

Député de la IIIème république, iIl est avec Ledru-Rollin, l’un des principaux opposants au gouvernement Guizot et à ce titre l’un des premiers à être considéré comme un « radical ». Son ouvrage sur l’organisation du travail peut ainsi être considéré comme le premier ouvrage radical, fondateur du socle doctrinal de ces républicains qui vont se réunir en cercles, en loges et dès 1901 au sein d’un parti politique : Le Parti républicain, radical et radical-socialiste. En 1848, Louis Blanc défend au nom des radicaux le suffrage universel et la représentation proportionnelle à l’assemblée nationale et sera membre du gouvernement provisoire. Il présidera la commission du Luxembourg dont les objectifs n’étaient autre que la mise en pratique du programme inscrit dans l’ouvrage Organisation du travail. Les ateliers sociaux seront alors particulièrement décriés avant d’être salués à tort dans l’héritage communiste.

Léon Bourgeois grandit à Paris, au sein d’une famille de la petite bourgeoisie de sympathie républicaine. Il fait l’expérience de la guerre en 1870, dans les forts de Paris. Ces événements marqueront sans doute le combat pacifiste de l’un des initiateurs de la Société Des Nations. Après obtenu une licence en droit et soutenu son doctorat il s’inscrit au barreau de Paris et devient avocat à la cour d’appel. Après une carrière dans l’administration, il est élu en 1888 député de la Marne, contre le général Boulanger. Entre 1890 et 1893, Léon Bourgeois est successivement ministre de l’Intérieur, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts et ministre de la Justice. Autant dire qu’il n’est pas seulement un théoricien, mais un vrai homme politique. Il a expérimenté le pouvoir et a pu à certaines occasions mettre en pratique ce qu’il développait. Il s’affirma ainsi comme l’un des homme-clés du parti radical. Inspiré par les travaux de Guyot dont l’ouvrage La propriété, est régulièrement cité dans son livre et dans ses conférences, ainsi que par les travaux d’Izoulet, la pensée de L. Bourgeois fait écho à des pistes explorées par Alfred Fouillée et sa loi d’entente, ou loi d’union pour la vie ou Charles Renouvier, ce qui fait dire à Serge Berstein : « Léon Bourgeois n’est donc pas un pionnier isolé, mais le porte-parole d’un vaste courant qui, au début XXe siècle, a entendu fonder l’organisation sociale sur la solidarité, considérée comme l’aboutissement du processus de civilisation de l’humanité. ? En tout cas, son ambition est claire. Il veut doter les radicaux d’une doctrine à laquelle ils pourront faire référence.

A travers ces deux auteurs, Nous verrons que la tradition radicale en ce sens qu’elle est libérale et solidaire répond directement aux aspirations pirates et libristes modernes. Le solidarisme comme base des principes radicaux Le mouvement solidariste doit non seulement achever la synthèse des deux courants, notamment par le renouvellement des études économiques et sociales, mais la dépasser. La spécificité du solidarisme tiendra en cela qu’il rejettera à la fois l’idée de charité et l’idée de tutelle, celle d’individualisme et celle de collectivisme et de réconcilier l’idée morale et la méthode scientifique. Car pour Bourgeois, aucun doute, la concurrence économique est vitale, elle correspond à la loi du progrès des être vivants, et de la société. Donner une morale à l’économie libérale n’est là que pour justifier l’individualisme qui n’est que « le masque philosophique de l’égoïsme ». Son ambition est ainsi résumée par le rôle qu’il accorde à l’Etat dans une formule lapidaire : « Quand l’Etat a pris les mesures nécessaires pour défendre la liberté et la propriété de chacun contre les entreprises et les empiétements, il a accompli tout son devoir et épuisé tout son droit. »

La loi de solidarité se fonde sur deux points essentiels : L’idée de dette sociale, la notion de quasi contrat. La notion de quasi contrat et le dépassement de la thèse rousseauiste Léon Bourgeois est très marqué par la tentative de Rousseau de lier les hommes et la société. Il s’attache à défendre l’idée de Contrat social en dépassant le paradoxe qui avait fait défaut à la théorie rousseauiste. En effet, jamais les hommes ne signent un quelconque contrat, ni ne disent explicitement accepter les règles de cet échange. C’est pourquoi Bourgeois rejette l’idée d’une convention préalable fixant les conditions de l’association entre la société et les hommes, critiquant cette facilité intellectuelle. C’est alors que sa formation en droit lui est d’un précieux secours. Il emprunte en effet aux juristes la notion de quasi contrat. Celle-ci correspond à l’extension des règles du contrat à l’ensemble des contrats tacites. C’est à dire l’ensemble des engagements pris dans la pratique, l’habitude, et auquel chaque partie a prouvé son attachement par un renouvellement régulier de l’échange sans forcément qu’il en est été formellement question. Cette règle qui avait valeur de droit en commerce notamment et était ainsi opposable dans des contentieux juridiques, était la clé qui permettait de poser le quasi contrat entre l’homme et la société, et concilier ainsi le contractualisme de Rousseau avec les dispositions de la liberté et de la volonté humaine. Ce quasi-contrat est applicable à l’ensemble de la création artistique et scientifique. Elle l’est aussi sur Internet. L’idéal libriste repose sur le même principe. Chacun profite du travail de ses prédécesseurs. En retour, il doit partager son propre travail. Ce qui est évident pour les logiciels dont un développeur a tout à fait conscience de récupérer un code existant, et donc le travail d’un (ou de plusieurs) autres développeurs n’est pas moins vrai pour les autres créations de l’esprit.

Louis Blanc explique bien cette idée. Il en démontre efficacement la limite : p26-27 « Car qui peut savoir de quelle manière la pensée arrive jusqu’à l’intelligence de chacun ? Recueillie dans un livre, une idée passe sur la palette du peintre ; le crayon du dessinateur s’en empare, le ciseau du statuaire la taille dans le marbre ; elle vole sur l’aile du discours : la poursuivrez-vous à travers des manifestations qui sont infinies à travers des espaces qui sont incommensurables ? Le monde peut devenir son domaine : le monde deviendra-t-il son tributaire ? Ici, vous touchez à l’impossible ; encore un pas vous touchez à l’injustice. Les bénéfices de l’échange auront été pour tous ; l’impôt ne sera prélevé que sur quelques-uns. Je vous dois le prix de votre pensée pour l’avoir recueillie dans un livre : je ne vous dois rien si je l’ai saisie sur les lèvres d’un orateur, si je l’ai vue sculptée sur la façade d’un monument ? Puisqu’on parle d’impôts, en est-il un dont la répartition soit plus folle ? Quand il s’agit d’objets matériels, qu’on mesure les bénéfices de la production à l’étendue de la consommation, cela se peut concevoir : les limites de la consommation sont assignables, puisque, en fin de compte, c’est à une destruction que la consommation intellectuelle qui se nomme la publicité ? Une idée qui est consommée ne disparaît pas, encore un coup, elle grandit, au contraire, elle se fortifie, elle s’étend à la fois, et dans le temps, et dans l’espace. Donnez lui le monde pour consommateur, elle deviendra inépuisable comme la nature et immortelle comme Dieu ! ».

Alors que pour Rousseau « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté » , « la doctrine de la solidarité tend au contraire à accroitre la liberté et la puissance de chaque individu dans l’action commune. » Bourgeois ne considère pas l’homme harmonieux dans l’état de nature mais au contraire dans l’état de solidarité, c’est à dire dans la société évoluée. Il écrit ainsi : ?C’est dans l’évolution des groupes vers un état plus élevé d’intelligence et de morale que se pacifient leurs relations ? Comment aurait-il pu être ainsi contre les 4 principes fondamentaux de la culture libre (liberté d’utiliser l’œuvre pour tous les usages, liberté de la copier et de diffuser des copies, liberté de l’étudier, liberté de la modifier et de diffuser des copies de l’œuvre résultante). L’idée de dette sociale : La création est forcément collective C’est ce quasi contrat qui est l’instrument de l’association des individus consentant à se soumettre à des règles jugées conforme parce qu’allant dans l’intérêt de tous. Ces règles sont fondées sur le principe de dette sociale. L’idée que chaque individu profite dès sa naissance et tout au long de sa vie, de l’ensemble des efforts fournis par les générations antérieures. Si il tire un bénéfice, si il peut avoir telle ou telle activité, c’est grâce à ce qu’on réalisé d’autres hommes avant lui et que la société a su lui mettre à disposition. C’est pourquoi il contracte une dette envers la société qui leur apporte un capital qu’il n’aurait pu réunir dans toute leur vie »charge à eux de l’accroitre ».

De la même manière, celui qui récupère le code d’un logiciel libre et qui s’en sert a pour responsabilité de l’améliorer. Il en va de même de toute création de l’esprit humain. C’est la logique même de Condorcet orientée vers les progrès de l’entendement de l’esprit humain. Cette idée de dette n’est pas nouvelle. Auguste Comte écrivait « Nous naissons chargés d’obligation de toute sorte envers la société ». Bourgeois dit que les individus sont des « débiteurs au grand livre de la société ». Mais tous ne sont pas égaux devant cette dette. Certains bénéficient d’avantage que d’autres de ce que la société a accumulé, certains font bénéficier en retour à la société un effort conséquent tandis que d’autres sont oisifs. Entre le profit tiré de la société, et ce qu’on lui apporte, les individus ne sont pas égaux dans ce contrat social. Il faut donc l’action correctrice de l’Etat. C’est à lui de rétablir la charge de la nation entre tous selon une progression en fonction des bénéfices que chacun tire de la société.

Les individus n’ont pas à être liés entre eux, mais à être individuellement liés à la société. Ils le sont d’ailleurs par nature… « La propriété de la pensée ! Autant vaudrait dire la propriété de l’air renfermé dans le ballon que je tiens dans ma main. L’ouverture faite, l’air s’échappe ; il se répand partout, il se mêle à toutes choses : chacun le respire librement. Si vous voulez m’en assurer la propriété, il faut que vous me donniez celle de l’atmosphère : le pouvez-vous ? Aux partisans du droit de propriété littéraire nous demanderons d’abord : qu’entendez-vous par une pensée qui appartient à quelqu’un ? Cette pensée vous appartient, dites-vous ? Mais avec dix livres, peut-être on a fait toutes les bibliothèques qui existent ; et ces dix livres, tout le monde les a composés. »

Pour autant, les radicaux n’ont jamais remis en cause le droit de propriété. Au contraire, ils le considèrent comme « un droit fondamental qui est inhérent à la nature humaine. »Par un traité méthodique sur la production des œuvres, Louis Blanc met non seulement le caractère inique du système en vigueur, mais met en garde à propos de la contre-productivité de certaines mesures telles que pourraient l’être HADOPI et LOPPSI. « Quel que soit la part de tous dans la pensée de chacun on ne niera pas du moins que la pensée ne tire de la publicité toute sa valeur. » Il démontre comment le système basé sur la promotion à l’exclusivité des éditeurs met en péril la créativité et favorise la concentration. « Les littérateurs affluent, quelques-uns s’enrichissent ; beaucoup meurent de faim ; la librairie est ruinée ; l’imprimerie est perdue, le goût public se pervertit ; jamais, au sein d’une plus fastueuse abondance de livres le domaine intellectuel ne fut plus stérile. ».

Louis Blanc pose le problème en questions qu’il serait toujours sage de méditer : « Est-il dans l’intérêt du public que la littérature devienne un procédé industriel ? » – La méthode scientifique et l’idée morale La « solidarité », telle que la percevait Léon Bourgeois, était la résultante de deux forces longtemps opposées : la méthode scientifique et l’idée morale. Bourgeois pourrait être vu en héritier des penseurs écorationnels. La tradition rationnelle du courant radical reposant sur une argumentation scientifique loin des passions politiques est proche d’ailleurs des traditions libristes et pirates qui tendent à une haute technicité. Sa caractéristique est encore d’être, dans l’idée de Léon Bourgeois, une doctrine positiviste. Il écrit que « les phénomènes économiques et sociaux obéissent comme les phénomènes physiques chimiques et biologiques à des lois inéluctables. Influencé par la pensée de Condorcet, il croit aux progrès de l’esprit humain, et considère que les progrès de la morale lui sont étroitement liés. Comme nous l’avons dit précédemment, les individus sont pour lui voués à s’améliorer au fur et à mesure que la société évolue et que le lien social se tisse.

Voilà la définition que Léon Bourgeois fait du radicalisme : « Le parti radical a un but : il veut organiser politiquement et socialement la société selon les lois de la raison, c’est-à-dire en vue de l’entier développement de la personne humaine dans tout être humain, en vue de l’entière réalisation de la justice dans tous les rapports entre les êtres humains. Le parti radical a une méthode. C’est celle de la nature elle-même. Il sait que tout organisme naturel tend à se développer vers un état supérieur par l’évolution régulière de chacun de ses éléments coordonnés. Il attend donc de l’évolution morale et intellectuelle de chacun des individus l’amélioration progressive de la société. » Etre radical selon louis blanc, c’est vouloir « que la République ait pour but l’amélioration morale, intellectuelle et physique de tous.

On s’étonne d’ailleurs que Léon Bourgeois ne fasse jamais mention d’Emile Durkheim qui théorisa pourtant une idée très proche sous le concept de « solidarité organique ». Cette solidarité doit fonder une politique sociale sans collectivisme. Emprunte du positivisme, la doctrine solidariste appelle à chercher par l’effort de la raison les lois des rapports entre individus et les conditions du développement de chacun et de l’ensemble. Bourgeois cite Secrétan : « Le bien moral est de nous vouloir et de nous concevoir comme membres de l’humanité. Le mal sera de nous vouloir isolément, de nous séparer du corps dont nous sommes les membres ?. On perçoit ici toute l’influence du courant organiciste très présent à l’époque.

L’écho libriste de l’idée morale du radicalisme

 

Louis Blanc résume son idéal ainsi : « Que le régime des privilèges qui ajoute aux inégalités naturelles des inégalités conventionnelles fasse place peu à peu à un régime qui assurerait à tous l’égal développement de leurs facultés inégales. Mais « Comment établir sur la doctrine scientifique de la solidarité naturelle une doctrine pratique de la solidarité morale et sociale, une règle précise des droits et des devoirs de chacun dans l’action solidaire de tous ? » A cette question, Bourgeois répond qu’il faut fonder l’idée morale sur cette conscience toute sociologique de l’interdépendance des hommes qui caractérise les sociétés avancées. Il en tire la « notion morale et sociale de la dignité de la personne humaine » . L’association de tous doit être équitable, condition sine qua none du respect du quasi contrat social. Cela signifie que le libre consentement aux règles de la société, dépend de la reconnaissance du caractère équivalent des échanges de services et de biens de tous et chacun. Ce contrat de socialisation s’oppose à celui des socialistes comme le prouve la citation que Bourgeois choisit de faire de Izoulet : « Ce n’est pas la socialisation des biens, c’est la socialisation des personnes qu’il s’agit de réaliser »

Ce que le solidarisme implique en termes de rapport à la propriété intellectuelle ?

Selon la doctrine solidariste, L’homme ne serait enfin libre que lorsqu’il aurait payé sa dette. En retour de sa participation aux « charges de la société », l’individu est assuré contre les risques qu’il peut encourir: accidents, des chômages, l’invalidité et la vieillesse. C’est le rôle de la société, c’est l’idée morale qui la fonde. Ainsi se construit dans le solidarisme, avec l’idée de dette sociale, un impôt progressif et en retour une redistribution dans des systèmes d’assurance et d’assistance. Mais dans cette dette sociale se trouve l’ensemble des prérequis de la culture libre : Celle d’un monde participatif et d’une logique citoyenne dans l’économie du savoir.

Louis Blanc rappelle que l’on peut créer sans vivre de sa création comme d’un métier et que nombre d’artistes ont su s’assurer ailleurs des moyens de subsistance et continuer en parallèle une activité de création. Ils ont ainsi pu se libérer des caprices du public. A propos de la propriété intellectuelle il dit d’ailleurs : « soit il est contraire à l’intérêt social et alors pourquoi en consacrer le principe, soit il est conforme à l’intérêt social et dans ce cas là pourquoi en limiter l’usage. Ainsi, suivant cette logique implacable, on peut se demander ce qui peut légitimer que la propriété intellectuelle est limitée dans le temps. » p24 « Si l’homme de lettres ne fait plus des livres que pour amasser des capitaux[…] s’asservir aux goûts du public, flatter ses préjugés, alimenter son ignorance, transiger avec ses erreurs. » Louis Blanc met en évidence les vices liés au fait d’ériger le principe mercantile comme clé de voûte de la production littéraire. C’est l’affirmation radicale de considérer la culture comme un bien républicain à part entière. Le bien républicain, c’est le bien social par excellence, celui de la chose publique. Comme l’école, il faut l’ouvrir à tous, et garantir sa neutralité. La neutralité du net, n’est il pas tout simplement un écho au principe laïc chèr aux radicaux. La neutralité dans tous les outils de transmission et de vivre ensemble. Louis Blanc avait même anticipé la campagne de sensibilisation « Copier n’est pas voler » « Quand il s’agit d’objets matériels, qu’on mesure les bénéfices de la production à l’étendue de la consommation, cela se peut concevoir : les limites de la consommation sont assignables, puisque, en fin de compte, c’est à une destruction que la consommation vient aboutir. (…) Une idée qui est consommée ne disparaît pas, encore un coup ; elle grandit, au contraire, elle se fortifie, elle s’étend à la fois, et dans le temps, et dans l’espace. Donnez-lui le monde pour consommateur, elle deviendra inépuisable comme la nature et immortelle comme Dieu ! » Conclusion En réaction à la constitution de la doctrine socialiste, les radicaux se trouvent fort dépourvus. Il n’y avait pas de vision globale de la société, ni d’analyse de la réalité sociale. C’est pour concilier l’idée de justice sociale avec celle de propriété privée, que quelques radicaux tentent de forger un socle doctrinal au radicalisme. Ainsi Blanc écrit son traité sur l’organisation sociale du travail, et Bourgeois fonde le solidarisme dans un esprit de compromis entre entre le socialisme et le libéralisme. Aujourd’hui, telle une idée-force, la solidarité se suffit à elle-même, et aucun politique ne sent aujourd’hui le besoin de la définir. Il paraissait pourtant opportun de revenir sur ceux qui ont tenté de le faire, pour fonder entre les individus ce principe d’un lien social constitutif de la société. Léon Bourgeois est de cela qui dans son livre solidarité, a tenté de dépasser l’opposition entre socialistes et libéraux en proposant une définition nouvelle du contrat social. « L’individu isolé n’existe pas ». Ainsi pourrait être résumé la doctrine solidariste. La question de la propriété intellectuelle a toujours été au cœur des préoccupations radicales. La posture humaniste des radicaux a toujours impliqué un lien très fort dans l’ensemble des domaines de l’esprit humain : éducation, science, culture et recherche. L’élévation de l’homme par l’éducation et la culture est la logique même du projet républicain dont les radicaux furent les instigateurs et dont l’école publique gratuite et laïque fut le parangon. Les radicaux affirmaient la solidarité comme fait social et comme valeur morale. Pour eux, engager la société sur la voix du progrès, c’est organiser avant tout le progrès moral. Evidemment le radicalisme n’est pas une idéologie trop attaché au pragmatisme et au rationnalisme. Mais elle est constituée d’un corps doctrinal conséquent basé sur une assise juridique et philosophique conséquente à laquelle ont contribué notamment Léon Bourgeois, Camille Pelletan, Alain. Louis Blanc et Bourgeois ne sont donc pas des exceptions dans le panthéon radical. Rappelons ce que le radical Célestin Bouglé avait nommé le « libéralisme sociologique » (qui tend à se confondre de nos jours avec le social-libéralisme) , doctrine qui a pour ambition de consacrer la liberté individuelle en compensant voire en annihilant les pesanteurs sociologiques issues des conventions sociales complexes. En effet, ce sont ces pesanteurs sociologiques qui pervertissent le lien social en faussant l’épanouissement égal de tous les potentiels. En 1869, Léon Gambetta reprendra le fameux « Programme de Belleville » qui avait été écrit par un « comité démocratique radical des électeurs ». Gambetta affirmera ainsi dès 1869 vouloir « la suppression des brevets d’imprimerie et de librairie ». « En 1849 un « comité montagnard avait anticipé en défendant une « organisation démocratique et développement des sciences et des arts appliqués aux besoins de la société nouvelle. » Ces grandes figures du radicalisme nous rappellent que d’autres voies sont possibles entre une et la marchandisation de l’art. A l’inverse ils réaffirment les liens de solidarité. En fait, Louis Blanc et Léon Bourgeois ne demandent rien de moins que d’affirmer aux œuvres culturelles les principes républicains. Libératrice de l’esprit humain au même titre que l’éducation, la culture souffle l’humanisme et la solidarité. L’héritage radical est là. Si cela fait sens, le parti radical peut être fier de son histoire. Il peut se réclamer de la mouvance libriste . D’ailleurs la liberté de penser n’était-elle pas le cœur des premiers combats radicaux pour la République et la laïcité ?

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