Kaamelott, élitisme, populisme et propagande

Sans doute faut-il prendre avant tout la série Kaamelott comme une fiction ludique. Souvent burlesque, la série  que certains diraient « culte » joue des anachronismes et du décalage entre le caractère noble et sacré de la quête des chevaliers d’une part, et l’ordinaire (voire le vulgaire) de leur quotidien et de leur langage d’autre part. Mais les personnages développent au fil du temps des personnalités de plus en plus complexes, en premier desquels Arthur, roi dont la lucidité bride parfois son idéalisme. Si l’on devait faire l’analyse de la pensée politique du roi de Bretagne dans la série Kaamelott, que pourrait on retenir de cet humaniste misanthrope ?

Le roi Arthur semble toujours soucieux de porter un idéal politique très en avance sur son temps (contre la torture, contre la peine de mort, pacifiste, contre les mariages arrangés, anti esclavagiste, fédéraliste, etc.) mais a rarement la patience de l’expliquer à son entourage et encore moins à la population bretonne.

Dans l’ensemble de la série, le roi a un rapport extrêmement ambivalent avec son peuple comme avec l’ensemble de ses proches. S’il est bienveillant, il est néanmoins souvent lassé des « pécores » et des « bouseux ». Et pour cause,  « c’est quand même pas des flèches », c’est pourquoi Arthur n’hésite jamais à manipuler les foules (la foule est souvent mise en scène dans la série et toujours de manière très négative ce qui peut nous rappeler le regard que portait Gustave Le Bon La psychologie des foules : lâche, imbécile, naïve, manipulable, irrationnelle).

La notion de « populisme » est un terme indigène au système politique qui est peu à peu devenu une catégorie de science politique non sans polémique ni confusion. Elle désignerait un un « style » politique anti-élitiste, qui s’appuierait sur la revendication d’une légitimité populaire. La difficulté pour l’analyse est de distinguer ce qui est le clientélisme à l’électoralisme. (Tout discours valorisant le peuple est-il nécessairement populiste, peut-on d’ailleurs se demander.) On peut s’interroger sur le caractère populiste de la philosophie Arthurienne.

 

Un traité de manipulation

Prenons par exemple l’épisode 9 de la saison 6:  Arthur qui a récemment retiré l’épée du rocher espère s’appuyer sur le soutien de la foule bretonne devant un émissaire romain pour que celui-ci procède au retrait de l’armée romaine du territoire Breton. Pour cela, il doit faire valoir la totale confiance que le peuple breton a en lui du fait qu’il possède l’épée. Ingénieux, Arthur met au point une stratégie pour manipuler la foule qui ne comprend pas un mot de son plan et tente un bluff en demandant aux villageois de crier lorsqu’il brandit Excalibur. Alors qu’il discute avec l’émissaire romain, il sort Excalibur, l’épée flamboyante, de son fourreau et l’expose fièrement à la populace: l’effet attendu est prompt : la foule lance un « hourra » en direction d’Arthur ce qui est compris par le sénateur Romain comme la preuve de l’indéfectible soutien du peuple breton à Arthur.

Pourtant le peuple n’a rien compris de ce qui se jouait, mais pour Arthur peu importe : il est le nouveau roi de Bretagne. S’il évite de se faire reconnaitre et se cache dès qu’il se déplace pour ne pas être reconnu, il met en scène autant que possible ses apparitions publiques. La mise en scène du politique est extrêmement fréquente chez Arthur tel qu’il est pensé par Alexandre Astier.

L’épisode  Morituri (Livre 3 E06) est assez révélateur d’un roi qui comprend l’intérêt de la mise en scène du politique tout en la regrettant. La conscience de l’importance de la communication politique par le Roi Arthur n’est paradoxalement pas si anachronique que cela. Les divertissements et les exécutions publiques (elles-mêmes des divertissements) participent de la propagande. Pourtant le Roi lui même ne semble pas très friand de ce genre d’événements. Cependant, il semble avoir intériorisé l’adage selon lequel « gouverner c’est paraitre » et surtout, il est hanté par la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Quelques répliques et le comportement général d’Arthur à l’égard de son Royaume, les décisions et les positions qu’il prend nous permettent de dresser les contours de son « profil politique ».

Livre 1 E52 Le code de chevalerie  Dans une parodie du code du travail, les chevaliers font valoir un certain nombre de droits à la table ronde qu’ils ont appris lorsque père Blaise a traduit le code de chevalerie de l’ancien celte. Léodagan constate alors « Maintenant qu’ils comprennent le code, pas moyen de les bouger.. » et puis « un acquis est un acquis »  mais pour le Roi Arthur  » Non mais y a rien à négocier, moi les traines patins je les remets au travail vite fait » Finalement Arthur propose de reprendre l’ancienne version du code de chevalerie, qui n’est pas traduite… ce qui présente un net avantage puisque le Roi peut l’interpréter comme il l’entend. On peut y voir plusieurs leçons : remise en cause des logiques syndicales, critique de la complexité du code du travail et de la stratégie d’utilisation d’un vocabulaire ou d’une langue non maitrisée par les chevaliers (les travailleurs ?) pour les manipuler.

Livre 2 E03 Les exploités Perceval et Karadoc expriment leur mécontentement au Roi, « ils en ont gros ». Ils se sentent exploités mais ne parviennent pas à formuler leurs revendications. Le Roi tente de leur expliquer que leur situation est plus qu’avantageuse mais finalement il perd patience et préfère reconnaitre qu’il « les utilise ». Les deux compères n’obtiennent rien si ce n’est l’aveu volé au Roi et cela leur suffit. Un « Je vous ai compris » à la mode celtique. Reconnaitre la légitimité de la plainte, c’est déjà la résoudre d’un point de vue politicien.

Livre 2 E13 La révolte « Ils se plaignent d’être exploités » « Et c’est pas vrai ? » « Si mais c’est bizarre ils ne sont pas censés s’en rendre compte » lâche Léodagan. Pourtant une révolte paysanne a bien éclaté à Kaamelott. Ils ne sont « pas assez considérés ». « Le problème c’est que la condition paysanne, vous n’en avez rien à cirer ». Léodagan propose tout simplement de les pendre. Arthur plus pernicieux leur rappelle qu’en échange de l’approvisionnement en nourriture, les paysans sont assurés de la protection militaire de Kaamelott. La peur est utilisée comme moyen de détournement des revendications paysannes en évoquant la possibilité de menaces extérieures. La question de la sécurité supplante la question sociale.

Thérapie de groupe et populisme

Livre II E97, L’orateur « On ne s’en occupe pas vraiment,… mais on s’en préoccupe ».

Ne pouvant résoudre un problème d’attaques saxonnes récurrentes dont ses sujets se plaignent, les conseillers d’Arthur lui soumettent l’idée d’un discours en public  « Il faut leur redonner confiance ». Subtilement, la série se moque de notre ère politique où la communication équivaudrait à l’action. A chaque problème, la réponse est un « discours ». Le politique aujourd’hui n’est plus un acteur socio-économique mais un thérapiste de groupe : il doit redonner confiance.

« Préparez bien le texte ils sont un peu à cran et surtout à la fin sortez excalibur ça impressionne toujours » ; En effet, le peuple mécontent ne réagira pas aux promesses d’Arthur et à sa tentative d’apaisement. Arthur constate que les villageois ne comprennent pas les mots qu’il emploie. Ne parvenant pas à convaincre par l’argumentation, Arthur décide dépité de sortir Excalibur en criant « et si ils ne comprennent pas , je m’occuperai de leur déboucher les oreilles avec ça ». La foule explose alors de joie.

L’émotion prend le pas sur la raison. La magie, la propagande prend le pas sur l’argumentation. Le mythe vaut plus que l’histoire, la rumeur davantage que la vérité. Telles sont les leçons de communication politique de Kaamelott. »J’aime pas ça leur raconter des conneries, je suis pas là pour ça[…]ça me tue que ça marche encore le coup de l’épée en l’air »  « Ils sont fiers de leur souverain, vous n’allez pas leur enlever ça » dit père Blaise « Le moral est une arme de guerre » conclut Lancelot.

Vertus et élitisme, l’aristocratie bienveillante

Enfin, si la fin justifie les moyens, c’est parce que c’est une fin vertueuse. Arthur est un roi bon dont le gouvernement mêle les préceptes de Platon (La République) et de Machiavel (Le Prince). C’est un Roi conscient de ses responsabilités, celles qu’incombent le pouvoir et les prédispositions sociales. Une perspective sociale et élitiste à la fois.

Livre 1 E22 Un roi à la taverne

« Vous faites partie des gens les plus chanceux au monde en comparé à ces cons qui passent leur temps les pieds dans la merde et qui finissent alcooliques à quinze ans et demi » « Ces gens là vous devez leur apportez la salvation, personne en a rien à foutre que vous buviez des coups avec vous êtes pas dans le social »

Ici, on pourrait comparer les chevaliers soit à des privilégiés soit à des hommes politiques. Dans les deux cas, leur position sociale exige d’eux qu’ils soient vertueux. Aux hommes politiques, Arthur dit : On ne veut pas de vous que vous fassiez de la représentation. On ne veut pas de vous que vous serriez des mains et que vous soyez « populaires ». On attend de vous que vous soyez exemplaires. Alexandre Astier dans ses interviews revient souvent sur cette notion de « modèle » et de « héros ». Faire rêver les gens, les sortir de leur quotidien et les tirer vers le haut en les faisant aspirer à l’héroïsme (Le héros n’est pas seulement aventurier, il est courageux, travailleur, et vertueux)

Au final on retient d’Arthur version A. Astier, un roi moderne porteur d’une vision extrêmement humaniste de la société, et méprisant avec ses serviteurs. Son idéalisme se confronte au manque d’éducation et de culture de ses contemporains. Lucide sur l’incapacité du peuple et de ses proches à saisir sa pensée politique, il joue de son pouvoir à la marge pour améliorer le sort de ses sujets et défendre sa vision de la justice. Arthur est un roi triste, un révolutionnaire contraint par l’esprit conservateur d’accepter les lois et les traditions pour mieux diriger son peuple vers une civilisation plus vertueuse.

« Oubliez pas de sortir Excalibur à la fin ça les impressionne bien!   « 

Dialogue entre père Blaise et Arthur

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