L’espace public introuvable

L’espace public pour saisir la délibération ?

Lorsque la science politique s’intéresse à la notion d’espace public elle fait rapidement référence au travail d’Habermas. Son espace public est un idéal désincarné qui ne fait pas référence à des lieux mais à l’émergence au XVIIIe siècle d’une bourgeoisie débattante faisant usage de la raison et de la délibération. Dans son ouvrage, Habermas décrit « le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.  Dès lors, il convient de s’interroger sur la possibilité de voir émerger un espace public à l’initiative de l’Etat. L’espace public habermassien est rappelons le spontané, à l’initiative des citoyens. Il est surtout diffus, loin de la matérialité qu’on tente désormais de lui prêter. Si Habermas traite des salons bourgeois, ce n’est pas en tant qu’ils sont des espaces publics, mais en ce qu’ils participent collectivement de l’émergence d’un espace public, c’est à dire d’un dialogue public de la raison. Il semble que nous assistons à la recherche d’un nouveau compromis autour de l’espace public provoqué par une crise de la représentation.

L’espace public est d’abord un espace interactionnel. Il s’agit d’un lieu (matériel ou virtuel) de discussion et d’interaction. Pour Frazer, (frazer 2001, p129), La sphère publique est une « arène institutionnalisée d’interaction du discours ». Il faut le saisir comme un lieu de production et de circulation du discours.  Il n’y a pas d’espace public en soi, mais seulement un espace public en pratique tel qu’il peut être investi par les citoyens. Il n’est pas une donnée mais le produit d’une interaction sociale. L’espace public habermassien idéal et norrmatif permet d’élaborer des conceptions théoriques de la délibération. Mais l’ethnographie permet de mettre en lumière les conditions d’émergence de l’interaction discursive dont l’exercice seul procède de la concrétisation de cet espace public. Ainsi, le sociologue pourra évoquer l’observation de l’objet « espace public » lorsqu’il sera confronté à un échange d’expressions volontaires d’idées et de messages. Il doit se souvenir que l’espace public est un construit, de l’interaction sociale et pas donné. Notre postulat est de considérer que ces dispositifs participatifs constituent ensemble des fragments d’espace public à l’instar des salons bourgeois du XVIIIème siècle. La publicisation est liée à une condition de collectivisation de la discussion.

L’espace public idéal est le lieu où se formule l’opinion publique par la confrontation d’argumentations raisonnées sur des problèmes d’intérêts généraux. L’Etat-providence aurait corrompu ce mécanisme de concertation démocratique. Dans la démocratie de masse des sociétés occidentales, le concept d’espace public tend à être remis en cause par les procédures de sélection des programmes et des candidats qui s’éloignent de l’échange discursif rationnel. D’autant plus que l’information, le nombre de sujets de débats et le nombre d’intervenants se multiplient ainsi que les intérêts particuliers. Parallèlement la « publicité » est corrompue par la communication politique, la surinformation, le marketing et les sondages qui prennent une place de plus en plus importante. Tout cela nuirait à l’opinion publique critique.

On peut se demander dans quelle mesure l’espace public habermassien est une réalité démocratique ou s’il est resté un monopole bourgeois. Par ailleurs, l’espace public pensé par Habermas tend à dépolitiser la démocratie au sens où il suppose des individus autonomes, c’est-à-dire capables de construire des argumentations raisonnées et affranchis des partis et des idéologies. Ainsi l’espace public consacre l’individu isolé socialement tout autant que l’individu émancipé. L’affirmation de la sphère privée à partir du 16ème siècle participe d’ailleurs de l’essor de l’espace public.

La démocratie participative telle qu’elle est promue aujourd’hui tend à réactualiser l’importance d’un débat entre citoyens raisonnés autour de l’intérêt général. On se questionne donc sur l’unité ou la pluralité de l’espace public ; comment définir la frontière entre délibération ordinaire et espace public ? Nous pouvons aussi nous interroger sur la spectacularisation de l’espace public que s’approprieraient quelques acteurs et face auxquels la masse serait passive, phénomène accentué par la spectacularisation de la politique et l’émergence de moyens de communications qui substituent la propagande (au sens communication à visée manipulatoire) à la publicité critique.

Dans la lignée d’Habermas, le concept d’espace public a été au fondement d’une théorie normative de la démocratie dans laquelle la délibération faisait figure d’idéal. En effet, la sphère publique correspondait à l’idée d’un regroupement de personnes privées pour débattre de l’intérêt commun et incarnait en somme un modèle délibératif en tant qu’ouverture de la discussion collective fondée sur l’argumentation.

« Les conditions modifiées de la démocratie de masse régie par un « Etat-providence » de la fin du XXe siècle, le modèle bourgeois ou libéral de la sphère publique n’est plus réalisable. » (Frazer 2001, p 129) Le problème est que la dégénérescence du modèle d’espace public bourgeois dans la société de masse n’a pas coïncidé avec l’émergence d’un nouveau modèle. Les réflexions sur les institutions et la démocratie appellent nécessairement à retravailler les notions de sphère publique, d’opinion publique et leur mode d’expression. Les controverses autour de la notion habermassienne engagent à un réexamen de sa capacité de compréhension du phénomène d’expression démocratique du citoyen.

(voir Page, 1996 ; Fishkin 1997)

La notion d’espace public nous semble offrir à la sociologie le moyen de saisir sous une même appellation l’ensemble des arènes discursives qu’elles soient administrées ou non. Nous nous intéresserons à la manière dont les partis politiques s’emparent ou interagissent avec les arènes discursives non administrées, mais il nous semble prioritaire de traiter les arènes discursives administrées. Celles-ci renvoient à un ensemble de dispositifs aux modalités très diverses et dont le seul trait commun est d’être des « espaces de participation administré ». Par espace de participation administrée, nous entendons tous les dispositifs formels régulés par une administration politique qui en circonscrit le pouvoir, définit les critères de sélection des participants et organise une délibération portant sur les enjeux de politique publique.  A défaut de rendre compte de l’hétérogénéité des dispositifs, cela permet d’appréhender ensemble tous les dispositifs encadrés de manière institutionnelle dont la visée est de solliciter et organiser la participation des citoyens dans le processus de décision publique. Surtout, la notion d’espace public permet de relativiser l’importance des modalités « instrumentales » pour mettre en évidence la prééminence d’une « zone discursive ». En effet, nous considérons que la participation consiste en l’occupation d’un territoire : Le territoire de la décision publique appartenant au champ politique.

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