Promouvoir la participation, entre citoyennisme et émancipation

Il existe dans la nébuleuse participationniste, c’est à dire dans l’ensemble des mouvements, collectifs et personnalités qui font la promotion d’une participation des citoyens qui soient à la fois plus large et plus décisive, une diversité de présupposés et d’attendus sur les vertus de la participation. Pour résumer les divergences issues de ces multiples rapports à la participation et à la délibération, l’on pourrait résumer l’ambiguité participative en distinguant deux approches contradictoires.

D’une part, les tenants d’une démocratie intense, tournée avant tout vers la facilitation de l’expression politique et de l’élargissement du processus décisionnel,mettant en avant les vertus d’une citoyenneté active. Pour eux, la mobilisation citoyenne serait une capacité dormante à réactiver en mettant en œuvre les modalités facilitant l’information l’expression et la codécision des parties prenantes à un enjeu. Cette conception de la participation repose sur l’idée d’un idéal public dans lequel toutes les opinions seraient audibles, également défendables et d’où jaillirait de la confrontation des points de vue, une solution élaborée en fonction de l’intérêt général et du bien commun.

D’autre part,Les tenants d’une démocratie radicale,fondée sur l’idée d’un antagonisme irréductible entre les différentes catégories de la population. La démocratie participative défendue ici sera fortement tournée vers l’élaboration collective d’un pouvoir d’agir, d’une capacitation (empowerment) et in fine d’un renversement des rapports de force politique au profit des catégories les plus populaires de la population.

On peut considérer la première comme étant une approche dépolitisée de la participation en cela qu’elle ne prend pas en compte la position sociale des acteurs qui interagissent dans l’espace public. Elle ignore les mécanismes d’exclusion (et d’autoexclusion), de censure (et d’autocensure) et de domination à l’œuvre dans les dispositifs participatifs. Nous parlerons d’une approche citoyenniste. On entend par citoyennisme, la propension à défendre la logique participative sur une logique technique plus que politique et qui tend à considérer tout citoyen comme un acteur neutre également disposé que son voisin à « exister politiquement ». Le terme est d’ailleurs péjoratif dans la bouche des acteurs de la gauche radicale. Il y aurait une vertu citoyenne à promouvoir des modalités de délibérations plus larges.

Les théories délibératives fondées sur une réflexion philosophique ont proposé des modèles rapidement considérés comme coupés du réel. En parallèle, mais de manière plus en plus lointaine, s’est développée une optique pragmatique sur les capacités et modalités d’application de modèles délibératifs dans les sociétés contemporaines. S’est alors mise en place une ingénierie participative, où experts, pouvoirs publics et, rapidement, des professionnels de la participation – généralement venant d’une des deux catégories précitées – ont pris une part active. La place des professionnels et des chercheurs, leur collaboration voire leur complicité, a bénéficié du croisement des approches empiriques et normatives. La multiplication de sollicitations ces dernières années par les collectivités avec des attendus prescriptifs n’a fait qu’encourager ce mouvement.

L’apologie de l’argumentation rationnelle et pacifiée supposerait une discipline de débat contre une vision agonistique de la démocratie. Or, cette discipline de débat normalise des rapports de domination préexistants et les consacre d’autant plus qu’elle les ignore. En effet, elle feint de donner une égale chance de participation à tous les agents alors que ceux-ci, ne disposant pas d’égales ressources, sont disqualifiés. L’égalité formelle occulte l’inégalité réelle.

Cette vision libérale de la démocratie fondée sur la capacité de chaque individu à dialoguer par la raison et au nom d’un bien commun opère la négation des antagonismes sociaux. Le modèle délibératif repose sur l’idée d’un consensus à la fois sur le processus de discussion et sur les fins de cette discussion (repérer, élaborer et répondre au bien commun). Cependant, ce consensus n’est pas inné, il est directement construit par des rapports de force. Il est, du reste, non seulement le produit d’une hégémonie mais en quelque sorte aussi sa démonstration.

L’ensemble des dispositifs que nous avons étudié dans le cadre de notre enquête ont été impulsés sur une logique top down et furent construits dans des logiques faisant la promotion des échanges pacifiés, dépassionnés. Dans chacun des discours accompagnant la mise en place, ou la routine de ces instances, c’est l’« intérêt général » qui était consacré. On voit que cet « intérêt général » correspond précisément à ce consensus et à ce bien commun, qui suscitent la méfiance de la sociologie critique. Ces dispositifs, qui constituent l’offre institutionnelle de participation, s’inscrivent résolument dans une logique « citoyenniste ».

La distinction binaire que nous faisons ici n’est pas toujours évidente à prendre en compte. Elle est d’autant plus délicate lorsque nous observons les partis mouvementistes, c’est à dire les partis politiques issus de mobilisations collectives et de mouvements fondés sur les enjeux participationnistes.

Le discours participatif dépolitisé se retrouve en effet dans des rhétoriques dégagistes ou le renouvellement serait bon en soi. Cela a été la clé de voûte des premiers succès du Mouvement 5 étoiles en Italie, dont le substrat électoral était un rejet du système partisan et des élites en place. A l’inverse, les indignés espagnols ont très tôt développé un argumentaire socioéconomique et ont pris des positions très affirmées contre les politiques libérales et d’austérité mises en place par le gouvernement espagnol. La participation et le municipalisme étaient un recours contre la doxa libérale d’un système qu’il semblait impossible de changer « par le haut ».

Les indignés ont cependant rencontré un écueil récurrent dans ces mouvements participationnistes au moment où il a fallu choisir d’entrer dans l’arène politique. La conversion d’une mobilisation collective dans le champ politique ne se fait pas sans heurt, a fortiori lorsque cette mobilisation s’est construite sur le rejet des règles du jeu de ce champ. La création de Podemos n’avait rien d’évident. Elle a suscité de nombreux remous dans l’organisation et le départ de certains soutiens d’un mouvement que certains avaient cru apartisan. L’entrée dans le jeu électoral a demandé un temps de conversion mais elle a permis de clarifier une ambiguité originelle : Derrière la mobilisation citoyenne affichée comme spontanée, les indignés avaient un projet idéologique marqué.

En France, on retrouve de nombreuses ambiguïtés similaires, notamment dans les élections municipales avec des listes à la fois résolument participationnistes et ontologiquement marqué par une idéologie. Elles prônent la participation citoyenne, le tirage au sort, les référendums citoyens, la création de commissions municipales ouvertes aux habitants, etc. ce qui laisserait présager d’une offre programmatique limitée ou diluée afin de ne pas entraver la liberté des habitants à forger leur propre programme au fil de l’eau durant le mandat. Au contraire, ces mêmes listes développent une offre programmatique ambitieuse et fortement clivante (exemple fréquent: retour aux régies publiques en remplacement des DSP) au point que l’on peut se demander si tous les habitants sont effectivement les bienvenus dans leurs commissions municipales. La constitution des listes participatives forgées sur cette approche est forcément rendue très difficile, puisque seuls les citoyens se reconnaissant dans cette offre programmatique peuvent accepter de franchir le pas, mais ce faisant, ils reproduisent le schéma classique d’une liste partisane.

 

 

[1] BLONDIAUX Loïc, « La délibération, norme de l’action publique contemporaine ? », Projet, n°268, 2001, p.4.

[2] ALTHUSSER Louis, « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat. (Notes pour une recherche) », La pensée, n°151, 1970.

 

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