Sociologue à temps plein ?

Norman Rockwell, Triple autoportrait, huile sur toile

Bourdieu affirmait que l’on était sociologue qu’à temps plein. Voulait-il prévenir les futurs sociologues qu’ils passeraient leurs lendemain de réveillon à corriger la bibliographie d’un article ou à retranscrire un entretien le jour de noël ? Considérant les fêtes qui s’achèvent, je ne peux m’empêcher de l’interpréter ainsi. Mais dans le cadre de mon travail de thèse et de retour sur mon terrain, la sentence bourdieusienne me parait porteuse d’une interrogation sur l’impossible clôture de l’activité sociologique.

Alors que théoriquement, je devrais m’atteler à la rédaction de ma thèse, l’importance des enjeux politiques de 2014  m’obligent à retourner en observation pour amasser de nouveaux matériaux sur mon terrain. En effet, mes recherches portent sur les transformations de la démocratie représentative – et de ses acteurs principaux : les partis politiques.

Aussi, bien mal à l’aise, l’auteur de ces lignes qui prétend tout à la fois mener des recherches de science politique tout en étant encarté dans un parti politique. Si Bourdieu estime légitime (et revendique) que les sociologues interviennent dans le monde social, la sociologie politique consisterait à « penser le politique sans penser politiquement ». Ainsi ne serait plus sociologue celui qui s’inscrirait dans le champ politique. Les résolutions de 2014 auraient alors pu être de faire le choix entre deux engagements : l’un scientifique, l’autre politique.

« L’étude sociologique du champ politique n’est-elle pas exposée à des risques spécifiques : sinon celui de se laisser prendre au jeu, du moins celui que fait courir l’emprise du mode de fonctionnement du champ, qui tend à contraindre le chercheur à prendre position et pour autant à « se positionner » ou , s’il ne le fait pas lui-même, s’il y résiste, à être de toute façon « positionné » selon les catégories mêmes qui ont alors cours dans le champ politique ? »

L’ensemble du terrain de ma thèse est fragilisé par mon appartenance à un parti politique, et par conséquent à mon appartenance, même à une position marginale, au champ politique. Il est souvent difficile de convaincre les acteurs partisans de se livrer au jeu des entretiens et de nous voir comme un chercheur. Il faut convaincre d’une neutralité forcément illusoire. Les chercheurs non encartés n’ont-ils pas d’opinion ? N’ont-ils pas des intérêts politiques? Ne votent-ils pas ? Évidemment, si. L’enjeu majeur, l’impératif déontologique réside davantage à mon sens dans le fait de ne pas brouiller la frontière et de ne jamais trahir la confiance de ses enquêtés en mettant à jour leurs confidences. Ce qui est fait dans le cadre de l’enquête sociologique doit se restreindre au cadre universitaire. Je n’ai, je crois, jamais trahi ce contrat de confiance et m’efforce continuellement de prendre de la distance avec mon objet d’étude. Mais dans quelle mesure peut-on circonscrire ses travaux de recherche (a fortiori lorsque l’on se réclame d’une sociologie critique) ?

 » La publication de résultats d’études sociologiques du champ politique, quelles que soient les précautions de leurs auteurs n’a-t-elle pas pour effet de convertir, au moins tendanciellement, ces analyses sociologiques en analyses politiques, du seul fait qu’en devenant publiques, elles sont travesties en prises de position publiques parmi les possibles du moment ? « 

Ils ont chacun leurs logiques propres. Par exemple, le sociologue rend compte de son travail devant les sociologues. Il est jugé par ses pairs. Ils sont au fond la seule source de sa légitimité. En cela, le champ scientifique est, au moins en apparence, plus hermétique que le champ politique. Les propriétés des deux champs sont fréquemment antagonistes. Le champ scientifique se réclame d’une neutralité axiologique. Le champ politique est intrinsèquement prescriptif et normatif. Les champs eux mêmes sont amenés à être en concurrence notamment autour des questions de diagnostics des problèmes publics. Mais au fond, le champ scientifique et le champ politique ont au moins une ressemblance : la méfiance –  parfois le mépris – mutuelle. Et, celui qui est à la fois engagé dans un parti et engagé dans un laboratoire, est comme celui qui ayant deux nationalités est l’étranger partout. D’où peut être cet article, comme pour se justifier d’une double appartenance.

A voir : 

Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique, Presses Universitaires de Lyon, 2000

Pierre Bourdieu, « La science et l’actualité », Actes de la recherche en sciences sociales, n’°61, mars 1986, pp 2-3

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